Une belle histoire qui n’en finirait pas, comme une journée aussi longue qu’un mois… Et si je vous racontais une histoire… Une histoire qui commencerait comme ça… par l’arrivée de sept jeunes, ne connaissant encore que très peu de la vie, dans un pays dont ils ressortiraient plus petits intérieurement et plus grands en apparence… Et si je vous racontais une histoire, commençant par les fines gouttelettes irréelles flottant dans l’air frais du matin de ce pays qui vit la naissance du premier homme, et dont la terre est rouge comme le sang qui coule dans les cœurs chaleureux de ses habitants… Une histoire dans laquelle la vie est simple, bien plus essentielle et dont les bénéficiaires remercient le créateur en chantant de jour comme de nuit, avec cette même allégresse qu’expriment les enfants de ce petit village d’Olturoto… Quelle vraiment belle histoire j’aurais pu vous raconter…
Cependant, une telle histoire demanderait plusieurs centaines de pages pour être retranscrite dans une plus que médiocre globalité… Ainsi je ne me permettrai ici que de développer certains aspects m’apparaissant comme plus importants, ou du moins plus substantiels pour la personne qui s’apprête à les lire, agrémenté de quelques réflexions personnelles. En conséquence de quoi je ne développerais pas nos activités, n’ayant – quoique certains puissent en dire – rien d’exceptionnel, bien que passablement enrichissantes…
Dressons une petite peinture impressionniste de ce lieu d’Afrique de l’Est, en commençant par la demeure dans laquelle nous avons été accueillis par un homme merveilleux, soucieux de notre bien-être et de notre sécurité comme jamais ne le seront la plupart de nos concitoyens envers un étranger. A vrai dire nous avons vécu dans un luxe hors du commun pour la Tanzanie et si ceci n’était pas forcément évident pour certain d’entre nous, cela l’était du moins pour tout le reste des habitants du village… La maison était équipée d’une cuisinière électrique et d’un frigo (objets très rares) et l’eau fraîche que nous utilisions à outrance étaient apportée par les rares enfants du village qui n’allaient pas à l’école, moyennant quelque argent. La grille de l’entrée, que nous devions fermer à contrecœur devant les regards (habités d’une expression très dure à cerner) des enfants, était même gardée par deux personnes se relayant tous les 2 jours… Car il faut dire que l’homme blanc, bien qu’apportant de l’aide, apporte aussi l’envie et la convoitise… Ainsi Henri fît pour nous tout ce qu’il lui était possible de faire, c’est à dire trop… Maintenant, avons-nous de notre côté fait tout ce qu’il nous était possible pour les habitants de ce village, je laisse le soin à chacun de développer son jugement…
La vie simple menée là bas, jouant de pair avec la nature brute et sauvage, avaient pour conséquence que je me sentais presque plus chez moi là bas, que dans cette ville de Genève, ville dans laquelle je n’aurais jamais voulu revenir… Le contact avec les habitants encourageant ce type de pensée, de par leur envie d’échange avec nous. Il était incroyable de partager des paroles avec des personnes ayant grandi avec des points de repères diamétralement différents, un schéma social, une éducation (s’il y a), totalement éloignés des nôtres… Ainsi, pouvait-on peut-être dégager les axes fondamentaux de la véritable nature humaine – malheureusement si souvent oubliée au fond de nous – qui nous rapproche entre animaux de la même espèce. Une nature humaine simple, joyeuse et humble, respectueuse de l’autre comme de l’environnement, ce dernier ayant la grande bonté de nous nourrir de ses fruits… Nature humaine qui se développerait dans cette région de la plus merveilleuse des manières, ceci étant surtout dû au fait que nul ne souffre de la faim, la nature étant ici particulièrement généreuse… Mais ce respect pour la mère nourricière n’est pas évident pour tout un chacun… Je m’explique.
Autant ces personnes vivent dans une société très empreinte de valeurs traditionnelles et conservatrices, telle que la circoncision, représentant le passage de l’enfant à l’âge adulte. Autant la plupart acceptent sans façon toute la sale engeance de notre malheureux monde occidental si auto-satisfait, tels que l’urbanisation, l’emploi de pesticide, la pollution, etc… Ainsi, (pour ne citer que cet exemple,) ceux-ci oublient peu à peu des millénaires d’élaboration de médecine traditionnelle basée sur les plantes, dont la nature variée et sauvage est si riche, pour se tourner vers une médecine allopathique jeune d’à peine une centaine d’années, pas spécialement plus efficace outre mesure… Ceci les rend ainsi dépendants de notre si merveilleux système et les aide à mener à bien cette si magnifique mondialisation « acculturante » … (Ce qui n’empêche naturellement pas par la suite certains chercheurs occidentaux de s’approprier les secrets des sorciers pour les utiliser chez nous après dépôt de brevets, tellement l’ « homo mercantiliniensis » ressent ce besoin pervers et lubrique de s’en mettre plein les poches…).
Nous avons tous été frappés et ébahis par cette nature sauvage et grandiose. Peut être celle de nos pays serait-elle restée aussi belle si nous ne l’avions pas en partie détruite par notre soi-disant progrès… Peut être ainsi ne ressentirions nous plus ni de malaise intérieur, ni cet incontrôlable besoin de voyager, dans l’espoir de contempler à nouveau une nature vierge, pure, exempt de toute souillure, ainsi que de vraies valeurs, qui nous font à l’heure actuelle tant défaut. Et pour finir peut être bien que comme cela, nous ne viendrions pas polluer de notre tourisme occidental de consommateur, sans cesse avide d’exotisme, ces terres quasi vierge. Terres écrasant de leur puissance la « grandeur » humaine comme une misérable punaise…
Ce pays a encore la possibilité au stade ou il se trouve de résister à cette montée de la mondialisation et de développer des infrastructures intelligentes et respectueuses de l’environnement… C’est déjà le cas pour les parcs nationaux qui sont presque considérés comme sacrés… (Voilà bien le seul avantage du tourisme dans cette région). Mais il y encore d’énormes efforts à fournir au niveau du traitement des déchets et de l’agriculture… Car l’usage de pesticides, polluant la nappe phréatique, ainsi que l’enfouissement des déchets dans la terre, n’annoncent pas un avenir de rêve pour ce paradis…
J’ai beaucoup appris au niveau des rapports humains et j’espère que certains liens, tissés par certains d’entre nous avec certains habitants, resteront aussi solides que l’ébène dans lequel les Massaïs façonnent leurs bâtons de « bergers du monde libre »…
Jamais je n’aurais voulu quitter ce lieu vibrant de la puissance de la terre…
Pour finir, Nicolas, de par sa fonction, s’occupera sûrement des remerciements officiels. Pour ma part, je voudrais simplement vous remercier, vous tous qui m’avez supporté pendant un mois… vous remercier d’avoir parlé, d’avoir écouté, d’avoir partagé quelque bière, de vous être énervés, d’avoir fait des erreurs, d’avoir accepté celles des autres, tout cela avec moi comme avec tous les autres êtres humains côtoyés pendant ce mois…
Voici en conclusion finale un conte de veillée africaine, rejoignant de près comme de loin certains de mes propos…
L’arbre et la terre
Un jour, l’arbre et la terre se disputèrent.
-Qui es-tu ? demanda l’arbre à la terre.
-Tu ne me connais pas ? Je suis la terre. C’est moi qui donne la vie aux êtres et reprends leur corps à la mort. C’est moi qui t’ai fait voir le jour, qui te nourris et te protège contre les vents violents.
-Je ne te crois pas, menteuse ! Si mon existence dépendait de toi, je te connaîtrais comme je connais le ciel, la lune, le soleil, le vent et la pluie. Je ne t’aurais pas à mes pieds.
-Détrompe-toi, mon fils. Ta taille n’est qu’une apparence. Et même si tu deviens plus malin, lui dit la terre, sache, que jamais, les oreilles d’un homme de dépasseront sa tête. Tu as la tête en haut, c’est vrai, mais ta vie se trouve ici, en bas.
L’arbre ne crut aucun de ses propos.
Orgueilleux, il continua à se moquer de la terre.
L’orage cependant gronda très fort.
L’arbre fut secoué tant et si bien que toutes ses feuilles tombèrent.
Se sentant faible devant les coups de rafales, l’arbre appela la terre à son secours.
Celle-ci ne fit rien pour empêcher le vent de le déraciner
L’arbre tomba à terre, pourrit et devint de la poussière…
Yvan